train_99985

 

Je suis dans le train.
J'en ai laissé passer 30 avant celui-là, j'en ai vu des filles monter dans des trains qui ne s'arrêtaient pas dans ma gare. Je les regardais passer, moi aussi, avec cet espoir que le prochain serait pour moi.

Ce train qui emmène au pays enchanté de la maternité.
Ce pays inconnu qui attire mais qui fait aussi un peu flipper, parce que dans ce pays là, il ne suffit plus de vivre, de profiter, on a d'énormes responsabilités. De ce pays enchanté je ne connais pas grand chose, sinon ce que m'en racontent celles qui y sont déjà, mais comme pour tous les pays qu'on ne connaît pas, on s'en fait une idée un peu fausse, parfois un peu embellie, parfois le contraire...

Le train est passé, et je regarde par la fenêtre.
Ce train va très vite, la vitesse est grisante mais elle donne un peu mal au coeur, aussi. Un peu le vertige. Et le trajet sera long. Et il faut s'habituer à être dans ce wagon, à regarder le nouveau paysage qui nous éblouit mais aussi, continuer de vivre, presque normalement, en attendant l'arrivée. Attendre, impatiemment, les étapes, et regarder un peu en arrière.

Je pense avec beaucoup d'émotion à toutes celles qui attendent ce train depuis si longtemps. J'aurais tellement aimé emmener tout le monde avec moi. Mais ce n'est pas moi qui décide.
Je ne peux que regarder ces filles sur le quai, regarder leurs larmes, leurs cris, leur angoisse. Me souvenir de la mienne car elle est encore si récente. Avoir mal pour elles. Savoir qu'elles me regardent passer à leur gare et qu'elle sont jalouses.

Avoir cette ambivalence de sentiment : un bonheur immense, et en même temps une réelle tristesse pour les copines.

Envie de vous dire, que moi aussi je pensais que ça n'arrivait qu'aux autres. Que je n'aurais jamais le droit à ce bonheur là. Et puis un jour, sans trop savoir pourquoi, sans trop savoir comment, le miracle se produit. On est happée par le train (c'est un TGV çui-là), on se retrouve dedans sans trop avoir le temps de comprendre.
Et il faut ouvrir les yeux, réaliser qu'on n'a pas rêvé, que même si notre corps n'a presque pas changé, il y a quelque chose, d'imperceptible, de minuscule, qui grandit en vous. Quelques millimètres. Quelques millimètres de bonheur, quelques millimètres de vie, quelques millimètres qui vont devenir des centimètres, qui vont devenir un être vivant, qui vont devenir un enfant.

Et on a pas de taux de hcg. Pas de nausées. Pas de coeur qui bat à l'écho faite trop tôt.
Mais pas de règles non plus. Chaque jour on vérifie que le sang n'ait pas coulé, on comprend pas encore trop, qu'elles ne reviendront pas avant un an.
Pas de nausées, mais des tiraillements, des petites crampes, des douleurs dans les seins et une grande lassitude mêlée à un grand bonheur.

Il y a encore quelques jours, je me réveillais avec le coeur qui saigne, cette douleur, ce vide, cette envie de pleurer et de se réveiller de ce cauchemar.
Aujourd'hui, je me réveille dans un sourire, je pose ma main sur mon ventre qui se réveille, j'ouvre les yeux et la réalité a changé. Enfin.

J'aimerais que, toutes, vous me rejoigniez sur mon nuage et on irait main dans la main vers ce pays inconnu. Je tends la main, très loin, très fort, lorsque je passe à une gare dans l'espoir de vous emmener.