Certaines personnes recherchent la passion toute leur vie.

Cet état où tu ne penses plus qu'à l'autre, où chaque geste de ta vie, chaque parole, chaque pensée, est guidée par cet élan vers l'autre. Où le moindre contact (l'effleurement de sa main sur la tienne) crée une décharge d'endorphines et d'adrenaline, où tu te sens toute-puissante, où tu as l'impression que personne ne vit quelque chose de semblable.

Mais si. C'est juste de la chimie. Juste des hormones, des phéromones, des odeurs et des glandes qui font leur boulot. Décevant... Oui mais si bon quand même !

J'ai vécu deux passions.

Deux passions qui ont débouché sur deux histoires longues.

La première, une vraie passion d'ado, commencée à 17 ans le jour des résultats du bac. Un ingénieur, beau, intelligent, grand, qui découvrait la passion en même temps que moi. On a "grandi" ensemble, on a découvert la vie de couple, on s'est fiancés, puis mariés. C'était la belle histoire, on était ce couple que tout le monde trouve "parfait", les apparences font bien les choses.

Un surdoué. Un esprit hyper vif, un scientifique hyper doué qui comprenait avec passion les maths et la physique, un passionné d'aéronautique qui m'a emmenée à Toulouse pour finir ses études, qui m'expliquait des étoiles plein les yeux pourquoi le ciel est bleu. Dans la lune. Jamais là, vraiment. Dans son monde, hermétique. On a eu des heures entières de discussions passionnées sur la vie, sur toutes les questions existentielles et bien plus encore. A cette époque, je me sentais tellement vivante, j'avais avec moi quelqu'un qui suivait mes folies existentielles sans paniquer, qui m'écoutait et me comprenait même quand j'étais en pleine phase de crise d'angoisse existentielle, à la limite des idées suicidaires tellement l'absurdité de la vie m'éclatait au visage.

Il m'a aidée. Il m'a soutenue.

Et pourtant, je n'ai jamais été aussi mal de ma vie. Pensées suicidaires quotidiennes, phobie sociale, crises d'angoisses quotidiennes, tacchycardie, c'était l'horreur.

Finalement, un an après notre mariage, je suis partie. Nous ne pouvions pas vivre ensemble. L'amour était toujours là, mais un abîme se creusait entre nous, j'avais besoin de vivre dans la réalité, il restait dans ses rêves. Il ne grandissait pas. Il jouait, des heures par jour, en réseau avec ses potes ingénieurs, à des jeux de simulation de vol, il s'éclatait. Il ne s'éclatait plus avec moi, mais dans ses jeux. J'étais sa mère, je faisais tout pour lui, c'était confortable.

J'ai réussi un concours et je suis partie 6 mois. J'ai rencontré des gens super qui m'ont redonné foi en la vie, je suis sortie, je me suis amusée, j'ai beaucoup trop bu, j'ai rencontré LeTigre, j'ai refait toute ma garde robe grâce à mes premiers salaires, je restais là-bas le WE et mon ingénieur ne s'inquiétait pas. Il me laissait vivre ma vie, il attendait, il trouvait que j'allais mieux. Au final il a été d'une tolérance et d'une gentillesse inouie mais il m'a laissée m'échapper.

Je suis tombée amoureuse.

D'abord une attirance physique que je n'avais jamais rencontrée. Les corps qui s'attirent, côte à côte dans l'amphi, je n'avais d'yeux que pour lui qui n'avait d'yeux que pour moi. Mais j'étais mariée. C'était impossible. J'ai lutté. J'ai mis ça sur le compte d'un besoin d'évasion, d'un besoin de plaire.

Et puis, irrémédiablement, on s'est rapprochés. On passait du temps tous les deux. On ne faisait encore rien d'interdit mais on était toujours ensemble. Ca a commencé à être louche, y avait "baleine sous gravillons" comme on disait à l'époque.

Un jour, j'ai lâché prise. Je me souviens très bien de ce jour-là. Dans ma tête, en quelques minutes, s'est passé une révolution "j'ai 25 ans, envie de vivre, un mec qui ne m'envoit même pas de texto et qui me laisse m'éloigner, un autre qui me désire et qui est là, tous les jours, je fonce". Et j'ai baissé la garde, j'ai évidemment fini dans son lit après quelques remords encore, et ce goût d'interdit était tellement bon, tellement grisant ! Dans ma tête "il n'en saura jamais rien, c'est mon jardin secret, je retrouverai ma vie et oublierai tout".

Evidemment, rien de ce genre. Je rentrais, un WE sur deux, contente de revoir mon ingénieur, mais en mode schizophrène, un peu ici beaucoup là-bas. Dans le train, j'effaçais les textos un par un en les relisant en pleurant, j'effaçais les traces de mon adultère que je portais pourtant dans mon coeur, entre bonheur et culpabilité.

Un jour, un an plus tard et alors que je ne voyais plus LeTigre, j'ai quitté mon ingénieur. Il n'a rien compris, moi j'avais compris depuis longtemps mais il ne pouvait pas l'entendre. "Je t'aime mais j'ai besoin de vivre dans la vraie vie avec quelqu'un qui est vraiment là". J'ai pris un appart, il m'a harcelée quelques semaines et puis il a compris que j'étais déjà trop loin. Il a demandé le divorce pour me faire revenir, on a signé chez le juge deux mois plus tard. On avait pas d'enfant, pas de biens, juste un peu d'argent et de meubles à partager, ça a été vite.

Aujourd'hui, je suis toujours avec LeTigre.

Il n'y a plus de passion, plus d'interdit, on a construit une vie de famille, c'est moins glamour mais il y a toujours l'amour et l'attirance, énorme. Toujours cette attirance de nos corps qui nous rend dingues.

Alors oui, c'est vrai, il ne partage pas mes délires intellectuels et psychologiques. C'est vrai, il est terre à terre et moi je suis très loin tout là-haut. C'est vrai, il est pantouflard alors que j'ai besoin de sortir, de vivre, de danser, de rire. C'est vrai, c'est un papa poule avec lequel je ne suis pas toujours d'accord. C'est vrai, il a dix ans de plus que moi. C'est vrai, il est parfois de mauvaise humeur, bougon. C'est vrai, la fatigue de la vie de parents ne nous aide pas. C'est vrai, quand on s'est rencontrés on picolait, on sortait, on mangeait au resto avec nos potes tous les jours, on faisait du sport presque tous les jours, on était au top de notre vie insouciante. Et c'était bon. Et ce n'est plus le cas.

Mais on a construit un cocon confortable dans lequel le quotidien est (la plupart du temps) agréable, reposant. C'est vrai, il y a un an et demi, j'ai pété les plombs parce que je plaisais à un autre, à une période où on ne communiquait plus beaucoup. Mais ce dérapage (uniquement en rêves, quelques mails de partagés) a remis mes pendules à l'heure, et maintenant je suis au clair avec moi-même :

Oui, j'aime la passion, j'aime séduire, j'aime plaire.

Mais rien de tout ça ne vaut le risque de perdre tout ce qu'on a construit tous les deux. On vit une période difficile pour le couple avec la fatigue, le manque de temps, l'impossibilité de se retrouver tous les deux quelques jours, c'est lourd. Ca nous manque. Mais ça passera. On maintient le cap comme on peut, on se dit les choses, on se plait encore, et on sait que des jours meilleurs sont à venir.

J'ai vécu deux vraies passions, et ce sera tout. Je n'ai pas l'intention d'en vivre une autre. Pas envie. Pas besoin. J'ai connu, j'ai aimé, je suis passée à autre chose. C'est trop d'énergie dépensée, trop destructeur, et peu constructif puisque peu importe la personne avec laquelle on le vit, ça s'en va... Je n'imagine pas une vie meilleure que celle que j'ai avec LeTigre. Alors à quoi bon ?

J'ai la chance de savoir vibrer, de savoir me sentir vivante, pour de si petites choses de la vie, ça compense. Je trouve ma passion et ma joie au quotidien dans plein de petits bonheurs, j'ai avec ma famille de vrais grands bonheurs, je ne vois pas ce que la passion amoureuse aurait à faire là-dedans.

Quand les enfants seront grands, quand on sera seuls, j'aurai peut-être un autre discours. Mais là, intellectuellement et physiquement, j'aime le confort de la vie de couple. Et je vibre toujours lorsqu'il me serre contre lui. Et j'aime toujours autant sa peau, son odeur. Et il est toujours tellement séduisant.