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Demain, j'arrête.

Demain matin, je donne à Tigrou sa dernière tétée au sein.

Plus jamais, de toute ma vie, de toute sa vie, on ne revivra ça.

C'est rare de savoir qu'on fait une chose pour la dernière fois, et j'aurai peut-être préféré ne pas le savoir.
Cette dernière tétée va avoir une saveur particulière.

J'ai un deuil à faire. Celui de l'allaitement épanouissant qui se passe bien. Mon allaitement, j'en suis fière car malgré toutes les difficultés j'ai tenu bon 4 mois et demi en exclusif, et un petit mois en mixte. C'est pas si mal. J'aurais aimé allaiter longtemps mais les choses ne se passent jamais comme on le prévoit, il faut s'adapter.

Tigrou a toujours eu du mal à s'alimenter au sein. L'ostéo nous avait parlé de sa façon de téter qui était un peu plus fatigante pour lui que pour un autre bébé, ça nous avait paru un peu tiré par les cheveux et on avait un peu oublié cette histoire, mais vu qu'au bib ça se passe super bien, j'y ai repensé. Peut-être avait-elle raison.
Quoi qu'il en soit, au bout d'un moment, ça ne sert plus à rien de s'entêter. Je n'ai plus assez de lait pour faire une tétée entière, même le matin il faut un bib de complément alors ça me soule.

Moi, j'ai toujours été comme ça : c'est tout ou rien. Soit ça marche super bien et ça roule, soit ça me saoule et j'arrête. Il me faut de la logique, des lignes droites, des parallèles, des trucs carrés quoi. Il faut que les choses puissent s'expliquer.
Là, il n'y a plus aucune logique. La seule logique, la seule vraie parallèle, c'est que depuis l'introduction du bib l'allaitement s'est tari de lui-même et c'est bien comme ça. C'est la fin, une fin naturelle, logique, normale.

J'aurai toujours dans un coin de ma tête cet allaitement épanouissant que je n'ai pas vécu, comme un regret. Je progresse de ce côté-là mais il va me falloir du temps pour que ce regret disparaisse totalement. Ces instants de complicité, de tendresse, de câlins, j'en ai eu un petit aperçu mais concrètement il y a eu bien plus de tétées galères, énervantes, fatigantes, déprimantes que de tétées câlin tendresse. Et je suis frustrée.

Mais c'est comme ça.
Des câlins avec mon fils, j'en ai plein et je n'ai pas besoin de l'allaitement pour ça. Je le bisouille, je le sniffe, je le fais rire, je le caresse, je le masse.

N'empêche, demain, j'aurais mon petit (gros ?) pincement au coeur. Cette dernière tétée signifie aussi que l'espoir d'un allaitement agréable disparaît définitivement. Je mets un trait sur tout ça, je range dans les souvenirs et je me tourne vers la suite.

Vers ces biberons qu'il aime, qu'il descend tranquillement, calmement, posément et qui l'apaisent, enfin. Qui le rassasient, surtout.
Vers l'autonomie alimentaire de mon Tigrou.

Vers mon autonomie, aussi. Mon corps redevient entièrement à moi. C'est bien.

Si j'arrête demain, c'est que je commence mon antibio pour mon infection vaginale et que c'est incompatible avec l'allaitement. Si j'avais voulu continuer, j'aurais choisi de me soigner autrement. Mais là, la fin de l'allaitement est une question de jour, alors maintenant ou dans trois jours, ça ne change rien. Depuis un jour ou deux il n'y avait plus qu'une tétée dans la journée, et même pas complète.

J'espère que je n'aurai pas trop mal aux seins et que la production de lait va se tarir assez vite.

Pendant un moment il y a quelques jours, j'ai pensé à ce gâchis d'avoir du lait et de tout arrêter. De faire boire du lait artificiel à mon bébé alors que j'ai du lait fait pour lui. J'ai imaginé tirer mon lait plusieurs fois par jour pour le faire boire au bib à Tigrou, mais je n'ai pas le courage, c'est trop contraignant.

J'ai pleuré sous la douche lorsque, les seins trop pleins, je voyais jaillir 3 jets de lait à chaque sein... quel gâchis...

J'ai du mal à accepter que mes seins et mon bébé ne se sont jamais trouvés. Que la volonté ne fait pas tout. Qu'on a vécu des moments de désespoir et de cris au lieu de moments de tendresse.
Parfois je regrette de ne pas être passée au bib plus vite pour le bien-être de mon petitout. Parfois je me trouve trop égoïste. J'ai tellement cru que ça s'arrangerait, jour après jour, semaine après semaine. J'ai persisté. Persévéré. Je me suis entêtée.

L'arrêt est à la fois difficile et un soulagement.

Je pensais que j'adorerais allaiter mais je n'ai pas trop aimé. Et j'avais envie d'aimer.